« Invisibles souvent, vivants ou morts, tes parents t’accompagnent à chaque instant de ton existence. Sans que tu t’en rendes compte. Comme une évidence. Comme un regret que tu porteras toute ta vie en toi. On ne guérit pas de leur absence. On en meurt chaque jour un peu plus. Les miens étaient et seront toujours une source dans laquelle je puise la force de me relever. Mon père était le silence, ma mère le bruit. Et moi je les regardais, j’écoutais, je retenais. Il y avait en eux cette sorte de mélancolie, plus probablement la saudade de Fernando Pessoa. Cette leçon des ténèbres qu’ils ne montraient qu’à demi-mot car le poids des années, des pertes et des sacrifices n’avait jamais complètement quitté leur cœur.
Avec les années, le dos de mon père s’était voûté.
Il portait le poids invisible de tant de batailles perdues. Son visage buriné par le soleil, le vent et les vagues n’était plus qu’un paysage d’ombres.
Ses rides profondes traçaient des routes vers une mémoire qui ne se racontait plus depuis longtemps. Souvent ses yeux semblaient regarder au-delà de ce qui était visible. Comme s’il cherchait quelque chose que personne d’autre ne pouvait voir : un souvenir d’avant l’exil, une promesse lointaine. Une justice divine. Peut-être. Il n’aimait plus les mots inutiles, les gestes superflus. Chaque chose qu’il faisait avait un but précis : réparer une porte qui ne ferme plus, consolider un mur qui menace de tomber, planter un arbre qui risque de ne pas survivre au prochain bombardement, mais le planter tout de même. Tout chez lui était action, nécessité. Il était méthodique, presque obsédé par le détail. Le matin, il lissait ses cheveux avec de l’eau, en un geste mécanique, répété depuis des décennies. Quand il mettait ses sandales, il les ajustait soigneusement. Il a su trouver une manière de nous dire qu’il nous aimait. Nous le savions dans la façon dont il se levait avant l’aube pour nous assurer un peu de chaleur, dans ses encouragements répétés pour nous voir étudier, grandir, partir. Et c’est ce langage-là qui m’a appris l’amour. Celui qu’on entend dans les silences.
Ma mère était souvent au bord de l’explosion, mais ce volcan était habillé de douceur. Mouvement perpétuel, elle était toujours debout, toujours affairée. Elle pliait et dépliait les mêmes étoffes, essuyait les mêmes assiettes mille fois, comme si l’action elle-même pouvait conjurer la lassitude, l’attente. Même lorsqu’elle faisait cuire du pain sur une plaque de fer au milieu des braises, il fallait qu’elle le tourne et le retourne sans cesse. C’était la gardienne d’un feu ancestral. Celui qui réchauffe les âmes autant que les corps. Sortilège des mères, elle avait cette capacité étrange de remplir une pièce, même quand elle n’y était pas. Elle chantonnait parfois, une mélopée qui s’élevait comme une oraison dans l’air lourd de poussière. C’était un chant sans mots, ni psalmodie coranique, ni chant profane. Un écho de son enfance peut-être. De ce temps où leurs terres étaient encore fertiles et libres.
Beaucoup de souvenirs précis que j’ai de mes parents, je les dois à Hafez. Après leur mort, il a inscrit patiemment tout ce qu’il savait d’eux dans divers carnets. Il m’a remis l’ensemble. Des mots pour dire son attention et son amour. Tous ces détails que je n’avais pas observés. »



